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20 septembre 2008 6 20 /09 /septembre /2008 17:58

Alexandre en Quête de l’Eau de la Vie

 d’après

 Le Roman d’Alexandre de Nezâmi.

Nézami.
Gandja. Azerbaïdjan


 

 Dans les temps anciens, Alexandre le Conquérant étendit son Empire sur la Perse ; il voulut alors, pour étendre encore sa puissance, s’initier au Secret des Sages et des Prophètes et partir à la conquête de l’immortalité, là où il entendit dire qu’était sa source, au pays d’Obscurité.
L’Eau de la Vie[1], l’Eau d’Immortalité, c’est le seul but digne d’un humain sur cette Terre ! Qui en fait le but de sa Quête rencontrera le Vieillard, le Sage, le Pîr qui lui dira comme il lui fut dit :
« “Il y a un voile, sous le pôle nord, où se trouve une source pure d’eau limpide, un voile dont le nom est Obscurité : de ce lieu de paix coule l’eau de Vie”.
Accéder à ce lieu n’est pas facile : aux abords, la ténèbre devient de plus en plus épaisse jusqu’à devenir complète une fois que l’on est arrivé. De surcroît, si l’on entre au pays d’Obscurité, il faut aussi pouvoir en sortir.[2] ».

 Peut-être ce Vieillard lui dira-t-il :
« Je la connais la Source d’Eau Vive 
   qui coule et se répand
   Mais c’est de nuit !

   Cette fontaine éternelle est cachée
   Je sais bien où elle est
   Mais c’est de nuit !

    Dans la nuit obscure de cette nuit
   Je la connais bien, par la foi, cette source
   Mais c’est de nuit !

    Son origine, je l’ignore, elle n’en a pas
   Je sais que tout être en tire son origine
   Mais c’est de nuit !

    Je sais qu’il ne peut y avoir de source plus belle
   Que la terre et les cieux vont s’y abreuver
   Mais c’est de nuit !

    Je sais bien que c’est un abîme sans fond
   Et que personne ne peut y passer à gué
   Mais c’est de nuit !

    Sa clarté n’est jamais obscurcie
   Et je sais bien que toute lumière vient d’elle
   Mais c’est de nuit ![3] »

 Quel guide conseiller à ce conquérant de l’impossible ?
Ce ne peut être que Khezr « le “verdoyant”, un être qui fait reverdir l’herbe sous ses pas, et qui, à lui seul, est déjà un gage de vie, de “verdeur”, donc de jeunesse et de régénération[4] » ! Il est en affinité avec le monde le plus subtil, au contraire de ce conquérant, lourd, pétri de matière dense, de terre noire et opaque, qui certes, mais il n’en a pas conscience, est en obscurité.
C’est l’opaque qui a besoin de la substance vivifiante, c’est l’aveugle qui désire la voyance, le malade qui souhaite le médecin, le mort qui aspire à vivre ! Le cœur du conquérant l’exhorte : « Cette coupe de terre, couleur d’obscurité, va la chercher ! Apporte, de ta main, l’eau de vie : par cette eau, rends-moi clairvoyant et, par cette vie, rends-moi plus vivant4 ».
Notre conquérant, accompagné d’une jeune troupe d’élites, guidé par Khezr, part pour cette terre…

C’est la première nuit du second mois solaire où tout reverdit… Nul besoin d’armes ou de provisions pour un tel voyage ! Il convient d’être désencombré de tout…
La pensée surgit de l’obscurité comme le soleil de la nuit, mais le soleil naissant sur cette terre étend un voile bleu qui masque la voie lactée et tous les autres soleils ; eux n’apparaissent qu’en l’obscurité de la nuit profonde, la nuit noire de l’âme. Qui perçoit que le soleil, éclairant la terre, obscurcit le ciel qu’il verrouille de son « cadenas d’or » ?

De même, lorsqu’un homme « établit son séjour dans l’eau de vie, il est bon qu’il mette un voile devant lui. Celui qui est assis près du bassin de l’eau de vie ne peut échapper au voile bleu[5] », au voile sombre, obscur…
Le départ se fit promptement, par grande obscurité, par une nuit noire, la lune ayant disparu dans la queue du dragon.
Mauvais présage !
La perle d’immortalité n’était pas offerte au conquérant par le dragon gardien de ce trésor.
Le conquérant ne sut lire le signe ! Il envoya alors justement Khezr en éclaireur. Le rapide cheval bai qu’Alexandre avait sous lui, avait le courage d’un lion ; il le lui donna. Grâce à celui-ci, Khezr filerait vers la source avec efficacité. « Il lui donna un joyau qui, dans l’abîme, au contact de l’eau, deviendra brillant. Il lui dit : “Pour ce chemin, devant et derrière, tu es éclaireur : il n’y a eu personne avant toi. Seul, de part et d’autre, chevauche à grande allure, ouvre les yeux, sois en éveil, là où l’eau de la vie produira la clarté, car le joyau lumineux ne ment pas. Bois, et quand tu auras bu grâce à ta bonne étoile, fais moi signe afin que je t’en récompense”.
Sur son ordre, Khezr le vert, fièrement, prit la route en avant-garde. Il prit une autre voie que le chemin de l’armée : avec un haut dessein, il ouvrit les yeux de tous côtés.
Ardente fut sa recherche de l’eau dans le lieu caché : toutefois, les lèvres de l’assoiffé ne rencontrèrent pas l’eau.
Quand le joyau brillant s’illumina dans sa main, Khezr regarda en bas et découvrit ce qu’il cherchait : cette source d’argent apparut, semblable à de l’argent qui s’épure depuis l’ombilic de la pierre.
Ce n’était pas une source, non, elle était loin de ce mot : mais si cela l’était, c’était une source de lumière. Comme l’étoile à l’aube…, ainsi était-elle, mais à la première heure de l’aube.
Comme la pleine lune,… ainsi était-elle, mais une lune augmentée.
A cause de son agitation, elle n’était pas en repos, comme le mercure dans la main du vieillard paralysé. Sa forme était si pure que je ne saurais quelle comparaison donner de sa substance. Cette lumière, cet éclat ne viennent pas de n’importe quelle substance : on peut l’appeler feu, c’est-à-dire aussi eau.[6] »

Ah certes ! Les plus beaux joyaux sont de la plus belle eau ! En cette Source l’Eau est le Feu. De trois gouttes de Feu est né l’homme qui se doit d’assumer son eau… Comprenne qui peut ! Il convient de s’arrêter un instant au seuil du mystère…
« Lorsque Khezr fit connaissance avec la source, grâce à elle, ses yeux acquirent la clarté. Il descendit [de cheval], ôta promptement ses vêtements, lava sa tête et son corps dans cette eau pure. Il en but autant qu’il convenait et il devint adéquat à la vie éternelle. De même, il lava sa monture baie et il la combla d’eau ; il mit le vin pur dans l’argent pur. Il s’assit sur sa monture, voyageuse des grands espaces, gardant les yeux sur cet “abreuvoir”. [Il pensa :]
- Quand le roi viendra, par bonheur, il dira : “Voici la source de vie !”
Mais alors qu’il jetait un coup d’œil à la source, celle-ci devint invisible à ses yeux.

Aussitôt, il comprit en sa conscience, que le conquérant resterait “vide” à l’égard de la source. C’est parce que celui-ci en serait privé, non par crainte de sa colère, que Khezr se cacha, comme la source à ses yeux.4 »
Khezr « était déjà “familier” de cette substance par sa propre substance ». Il boit et accède au plan d’immortalité ; il est en similitude avec la source. Comme elle, il est lumière et, comme elle, il a sa demeure dans l’obscurité, dans le secret. Toujours, à peine entrevu, il disparaît, par compassion pour ceux qui ne peuvent voir le Soleil de la Vérité en face. Il ne peut servir de guide à quelqu’un dont la source de Vie ne veut pas encore ! Il ne peut échapper au voile bleu… La connaissance du secret demeurera secrète. Pourtant, il est devenu « “joyau”, dans l’obscurité, joyau lumineux qui attire à lui tout ce qui est en affinité avec sa substance4 ».
Joyau et substance ne font qu’Un ! Mais ne faut-il pas toujours aller plus loin ? Ne vous y trompez pas, il s’agit du Soleil de tous les soleils, celui qui ne fait point d’ombre ! « De la Source ne vient pas l’ombre, mais la lumière ; pourtant la source n’est pas loin de l’ombre. Si la source et l’ombre s’accordaient, comment l’ombre s’accorderait-elle avec la source du soleil ?8 » Il s’agit de la Lumière Noire, celle d’avant la séparation de la Lumière et des ténèbres ! Ecoutez votre Cœur !
Notre soleil nous éclaire-t-il lorsqu’il sort de la nuit qui le régénère ? Il est l’image parfaite du cycle des réincarnements, mais il faut aller encore plus loin, au-delà, toujours au-delà… Au-delà de la substance, au-delà de l’âme de tout ce qui est… Au-delà de l’immortalité… Au-delà,… en voyant qu’il n’y a pas d’au-delà, « pas d’autre ailleurs que Moi demeure infinie[7] » !

A peine entré en possession de sa propre substance, de sa nature première et divine, de son âme lumineuse, à peine remonté à sa source de lumière et redevenu cette source, ne faut-il pas encore mourir à la divinité pour que la Vie soit !

Toi, « cette coupe de terre, couleur d’obscurité, va la chercher ![8] »
Tu seras « ivre d’un vin qui existait bien avant l’invention de la vigne » !
Par l’union au Bien-Aimé, à la Source Originelle, se transmute l’état douloureux en extase. Il verse alors « le vin pur dans l’argent pur ». Tu deviens un joyau de la plus belle eau si tu sais unir l’Eau et le Feu !

Mais attention ! « Si tu ne sais discerner l’ivresse de l’anéantissement, ne te vante pas alors de l’anéantissement.[9] »


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[1] Âb-heyvân

[2] Nezâmi, Le Roman d’Alexandre, passages traduits par Claire Kappler. Voir : Claire Kappler et Suzanne Thiolier-Méjean, Alchimies. Occident-Orient ; communication de Claire Kappler : « Métamorphoses alchimiques de la mort en littérature persane classique… », L’Harmattan, 2006, p. 262 et suivantes.

[3] Saint Jean de la Croix, dans Paroles de sagesse chrétienne, Albin Michel, 2000, p. 16.

[4] « Métamorphoses alchimiques de la mort en littérature persane classique… », op. cit.,     p. 263.

[5] Idem, p. 264-265.

[6] Idem, p. 266.

[7] Karuna Platon.

[8] « Métamorphoses alchimiques de la mort en littérature persane classique… », op. cit.,      p. 267.

[9] Farid-od din’ Attar, Le Livre Divin.

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Published by Régor - dans Conte
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